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Envoi du 25e Plerinage de Chrtient
Notre-Dame de Paris, le samedi 26 mai 2007


Que fait un plerin ? Il marche, il souffre, il chante.
Que faisons-nous sur les pas de Pguy, dune cathdrale lautre, depuis 25 ans ? Nous marchons dans la foi, nous souffrons dans lesprance, nous chantons dans la charit. Notre marche dans la foi est porte par une Tradition, notre souffrance dans lesprance construit une chrtient, notre chant dans lamour rayonne une mission.

I. Nous marchons dans la foi, ports par une Tradition.
Le plerin est un marcheur : dhomme sdentaire, immobile et assis, il devient aventurier, debout et en mouvement. Il sort de lhabitude, du bruit, de lefficace ; il se met en tat dexception, dcoute, de gratuit. Son corps est lunisson avec lespace, la dure, la nature. Laissant les protections et les soucis, il expose sa faiblesse la morsure du rel. Il se mesure la Cration, tous ses pas rsonnent en religieux hommage au Crateur qui lui a donn la vaste terre.
Le plerin est un marcheur de Dieu. Le mouvement, leffort disciplin lui faonnent un cur rceptif ; la Parole de Dieu dans le livre de la cration charnellement senti comme relle, exigeante et amie ; la Parole rvle, coute avec une nouvelle acuit. La Prire dominicale, la Salutation anglique sinscrivent dans notre chair. Mais nul neffacera de nos livres de peine / La trace dun Pater ni celle dun Ave (Pguy, Eve, La Pliade, p. 1102, 6). Tout le Premier Testament, tout lEvangile sont mims par notre marche ; la voix de Dieu entre en nos curs par tous nos membres. Les certitudes de lenfance saniment, deviennent personnelles, sont reconquises, intgres dans notre tre propre.
LEvangile nous atteint par les voix de la Tradition : Pres, Conciles, Saints dont les textes nous sont lus. Mais la marche, pdagogie de lcoute, nous inscrit en outre dans une tradition, celle de Pguy et des convertis du XXe sicle : pit lgard de la patrie, amour de ltre historique lEglise. Voil un devoir de mmoire : les saints ont pri ces mme prires, cette mme liturgie les a orients, les pas de nos anciens ont march pour nous. Aprs le ni Dieu, ni matre et le refus de transmettre, voici une paisible insurrection, le dynamisme dune transmission de tmoin : Tradition et progrs sintgrent naturellement avec une telle harmonie que, comme la Tradition sans le progrs se contredirait elle-mme, de mme le progrs sans la Tradition serait une aventure tmraire, un saut dans la nuit (Pie XII, Allocution au Patriarcat romain, 19 janvier 1944).
Sort ! Du virtuel au rel, de loubli la Prsence. Expose-toi Dieu, dcouvre quil te cherche : Nous voici parvenus sur la haute terrasse / O rien ne cache plus lhomme de devant Dieu,/ O nul dguisement, ni de temps ni de lieu / Ne pourra nous sauver, Seigneur, de votre chasse (Pguy, Prsentation de la Beauce Notre-Dame de Chartres, La Pliade, p. 901, 7). Par la certitude de la Tradition divine et laide secourable dune tradition charnelle, le marcheur est orient, converti. Du relativisme, o tout flotte dans la pnombre de lindcis, il slve la relation Dieu, qui, peu peu, le tire doucement vers la Lumire.

II. Nous souffrons dans lesprance, construisant une chrtient.
Le plerin est un priant qui souffre. Son oraison nest pas de quitude. La pluie le dtrempe, le soleil le brle, les courbatures lui font les jambes lourdes, la route endolorit ses pieds. Trop court sommeil et sur la dure, nourriture frugale, toilette sommaire : le plerin est un anti-conformiste qui sort de la consommation, du confort et de la jouissance. Il qute salut, misricorde, rparation. Est-ce du masochisme ?
Non ! Cest un exercice raliste desprance. Jouir sans entrave , cest une tentative pour oublier le mal qui accompagne les hommes depuis que la chute les a dsorients. Mais nous en connaissons lchec. Sous les pavs , ce nest pas la plage que notre gnration a trouve, mais la violence, la drogue, le dsespoir. Socit sans transcendance : contre-socit ! Elle ne donne pas lhomme de raisons dcisives de vivre ; elle lasservit, dans linstant prsent, sous le carcan de la technocratie, lesclavage du plaisir. La contre-culture de mort distille lennui : le mal, cernant de toutes parts une existence insignifiante, parait lhorizon dfinitif de la vie.
Et bien, le plerin fait changer le mal de ct, parce quil le plonge dans les plaies du Christ ! Il ouvre au monde dsespr une brche vers la vie ternelle. Sa marche est comme un sacramental : il expie ses pchs, il rpare pour ceux qui ny pensent pas. Il porte la souffrance des hommes dans le salut de Dieu. Dans une progression douloureuse et charnelle, il lve le triste quotidien vers lternel. La colonne des plerins est un chemin de croix, balis par la lumire des absolutions. Les prtres, comme envelopps du cristal de leur grce sacerdotale, y font couler, sur les curs blesss, le Sang qui est vainqueur de labsurde. Le grand vaisseau savance sur la houle des bls de Beauce, vers le ciel de Chartres, et la misricorde de Jsus est le bon vent qui redonne confiance : Et nous ne fierons rien quaux voiles de prire / Parce que cest Jsus qui nous les a tendues. / Et nous ne fierons rien quaux voiles de misre, / Parce que cest Jsus qui nous les a pendues (Pguy, Eve, La Pliade, p. 1111, 7).
Le plerinage est une chrtient : lieu o la loi naturelle est honore, espace de libert et de pardon o la vie ternelle est propose. On lprouve physiquement, dans lordre des chapitres et lharmonie des tches. On le devine plus encore, en sentant au fil des kilomtres la colonne sallger des pchs. Par la pnitence, nos pas pongent les plaies du mal et inscrivent les marches des hommes dans les alles du Ciel. Le temporel et le surnaturel font bonne alliance, le climat de la grce revient dans la cit ! Cinq mille personnes qui souffrent durant trois jours ? Elles prouvent quon peut sortir de ltouffoir de la modernit : voyez, en tte de colonne, avant les jalonneurs, la petite sur Esprance aux yeux daurore ! Lme porte le corps vers sa rsurrection, et lentre dans la cathdrale est plus quun avant-got du ciel. Avons-nous droul le manteau de nos peines, / Plus profond, plus pais quun cheveau damour ? / Avons-nous dlivr du rseau de nos haines / Les pieds immaculs du roi du dernier jour ? (Pguy, Eve, La Pliade, p. 1058, 2).

III. Nous chantons dans la charit, rayonnant une mission.
Le plerin est un amoureux qui chante. Il y a le silence sacr de la Messe et des mditations, il y a la litanie des Ave Maria, les rires la halte ; et puis, tout le reste du temps, le chant. Le chant, lunisson ou en canon, exprime la joie dans une communion. Pour chanter en chur, il faut tre plusieurs et avoir un bien commun partager. Le chant du chapitre sur la route, le chant unanime des messes et des veilles, cest la joie du salut, cest le partage charnel par des hommes de la Joie de Dieu.
Le plerin sort de lisolement qui est souvent son lot dans lunivers gocentrique du matrialisme. Le plerinage est une gigantesque insurrection de la charit contre la solitude. Du chacun pour soi au tous pour Dieu . De la lutte pour la vie lattention lautre. Du moi hassable la dcouverte que cest toi, mon frre, qui est aimable et donne un sens ma vie . Et cest pourquoi jteins mon portable, je relaie le porte-bannire, jaide le plus g monter sa tente, jobis au chef de chapitre, je respecte le silence de la nuit.
Loin des lamentations striles sur les malheurs en gnral, le plerinage est une uvre et une preuve trs concrtes de charit. Il vit de dvouements cachs et souvent hroques. Des responsables de la propret au prsident et aux aumniers, en passant par les chefs de chapitre, un impressionnante chane damour sest mise en branle, quinze mois avant le dpart, au service dun bien commun inestimable !
Jeune plerin, es-tu conscient de ce qui te vaut ces trois jours exaltants ? Es-tu prt prendre le relais des anciens au service du salut et de la joie de tes frres ? Ou bien veux-tu que les chants ne retentissent plus sur la route de Chartres, parce que tu as prfr rester un enfant gt, un fils de soixante-huit version tradie ? Penses-tu avec angoisse, comme saint Dominique : Que vont devenir les pcheurs ? As-tu rflchi la chance inoue de cette Pentecte, et sais-tu que la joie qui ne se partage pas se perd ? Combien de conversions, combien de vocations, combien dapaisements et de rconciliations dpendent de ton rayonnement missionnaire !
La charit ne peut atteindre et toucher nos frres que par la mdiation dun service et dun bien commun. La mission suppose une identit, sans agressivit et sans complexe. Nous chantons, parce que nous sommes heureux dtre des enfants de Dieu en route vers le ciel, et humblement fiers dtre membres du Corps du Christ, sans mrites de notre part. Et nous voudrions que tous aient cette grce et que beaucoup la reoivent sur ce chemin bni : dune Notre-Dame lautre, en fils soucieux de nos patries charnelles, puisant dans les immenses trsors spirituels, culturels et esthtiques de lancienne liturgie (Cal Castrillon Hoyos, Communication au CELAM, 16 mai 2007).
O Notre-Dame, cette anne des centaines dentre nous vont se consacrer Jsus par votre Cur immacul. Que placeront-ils sous Le maternel manteau dune illustre Avocate (Pguy, Eve, p. 1106, 7) ? Une gnration de marche dans la foi porte par une Tradition, de souffrance dans lesprance construisant une chrtient, de chant dans la charit rayonnant une mission.

fr. Louis-Marie de Blignires
Fraternit Saint-Vincent-Ferrier




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