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Homlie du lundi de Pentecte


Lundi de Pentecte, 4 juin 2001

HOMELIE de S. Em. Rev. le Cardinal
DARIO CASTRILLON HOYOS
Prfet de la Congrgation pour le Clerg

Prsident de la Commission Pontificale "Ecclesia Dei"

en la cathdrale Notre-Dame de Chartres.



Mes trs chers plerins,

1- Je suis heureux de prsider cette crmonie de Chartres dans cette belle glise cathdrale dans laquelle on vnre trs spcialement la mre de Dieu, et selon la tradition le voile de Marie galement.

Je me rappelle particulirement de cette glise : ce fut l'une des premires que je visitai quand, encore sminariste, je vins de Colombie en Europe : et en visitant Chartres je fus mu par la hauteur de ces prcieuses tours. Les sculpteurs travaillrent pour Dieu, parce que en sculptant la perfection ces pierres que tous peuvent admirer, ils rendirent palpable une autre perfection, que l'il de l'homme ne distingue pas bien partir des lments de la terre : ils travaillaient pour Dieu.

Et je me sens heureux de pouvoir vous accompagner au terme de ce plerinage, puisque quand Jsus aperut les foules qui avaient chemin toute la nuit sa rencontre, il en et piti (Mt 14, 13). Et regardez en quoi consiste la piti de Jsus : d'une part il les gurit tous ; et d'autre part, il les instruisit longuement.

N'ayant pas le pouvoir de vous gurir - je laisse ce rle au corps glorieux du Christ, qui se fait notre pain de vie lors de cette Messe - il ne me reste qu' parler longtemps, si je veux imiter mon matre. Il n'empche : gurison et enseignement, voil comment Jsus prend piti de nous.

Il est noter - c'est Saint Jean Chrysostome (Hom. 50) qui insiste sur ce point -que cette fois-l, Jsus gurit tous leurs malades sans demander de contrepartie. Pas le plus petit acte de foi, pas le moindre " si tu crois, tu verras la gloire de Dieu ", pas de petite condition subsidiaire : " je t'accorde ta gurison, mais toi d'autre part... " .

Dans tout l'Evangile, c'est la seule et unique fois que Jsus fait preuve d'une telle magnanimit. Puisque l'Evangile de Saint Matthieu relve ce dtail : le peuple le suivit pied, et non sur des chars ou des btes de somme, c'est bien la marche pied, comme expression du dsir de s'attacher Jsus, qui a suscit la compassion du Sauveur et qui tint lieu de foi.

2. Vous avez beaucoup march. Je me suis laiss dire que votre plerinage est l'un des plus physiques. Et j'imagine que si vous ne dormez pas dj, moulus par la fatigue, vous tes pleins d'enthousiasme d'avoir russi ce sacrifice pour vous-mmes, d'avoir donn aux yeux du monde ce beau tmoignage d'adhsion au Christ et d'esprance pour l'avenir, et de vous tes retrouvs si nombreux partager un mme amour de l'Eglise.

Le plerinage est un souvenir de notre foi Abrahamique. Sortons de notre terre, de ce qui est habituel ; sortir de notre terre c'est bien souvent laisser nos douleurs, nos angoisses, et aussi nos pchs, pour nous approcher de la terre promise par Dieu, une terre de paix et d'allgresse.

Le plerinage nous a permis de nous unir la croix du Christ, par le sacrifice que doit faire tout plerin au cours d'une longue route, parcourue avec un enthousiasme juvnile, en se fatiguant de ce qui est phmre pour obtenir l'allgresse de ce qui est constant et stable.

C'est bien, c'est trs bien, mais nous nous connaissons : dans notre temprament chevaleresque, cela risque toujours de n'tre qu'un baroud d'honneur sans suites pratiques. Or ce qui compte, aprs avoir t guri, c'est de vivre ! Le but de Dieu, c'est de nous communiquer la vie ternelle, nous dit l'Evangile d'aujourd'hui (Jn 3, 16).

Or peut-tre sommes nous parfois un peu handicaps du cur, de ce ct-l. Nous sommes capables de faire de grandes choses pour le Seigneur, du moins le croyons-nous. De nous battre pour de nobles causes. De faire des pnitences dignes de Saint Jrme, de dormir sur la dure - au risque d'tre dur aussi avec notre conjoint - d'offrir avec beaucoup de gnrosit pour rparer. Mais vivre de la vie ternelle, peut-tre cela nous fait-il peur. C'est trop exigeant, et puis c'est flou, cela ne peut pas se contrler, se mesurer. < Non, Seigneur: laissez-moi mourir pour le Christ-Roi, faire des plans sur la comte pour vous gagner la socit, mais ne me demandez pas de vivre dans votre amiti ".

Or l'un ne va pas sans l'autre.

Jsus est rellement roi. D'abord, c'est parce qu'il est le Christ Seigneur, ayant en tant qu'homme acquis son Eglise au prix de son sang, que l'Eglise revendique face tout pouvoir public une autorit spirituelle et la libert de prcher l'Evangile toute crature (Dignitatis humanae, 13) ; et l'enseignement traditionnel sur les devoirs des socits envers lui garde toute sa valeur (ibid, modus 3).

La fte du Christ-Roi est une clbration de la royaut sociale du Christ (Pie XI, enc. Quas primas), et pas seulement d'un je ne sais quel Christ cosmique trop lointain pour avoir des consquences pratiques. Cela n'a rien voir avec le retour de la thocratie ou d'un prtendu " ordre moral ", les chers ennemis pour lesquels nous prions beaucoup peuvent dormir tranquille de ce ct-l.

Mais il est clair que si nous aimons le Christ, nous ne pouvons que vouloir vivre en cohrence avec sa prsence, y compris dans nos responsabilits sociales.

Gaudium et spes (n. 43) disait que " le divorce entre la foi dont ils se rclament et le comportement quotidien d'un grand nombre est compter parmi les plus graves erreurs de notre temps "

Quelle tristesse que de voir des hommes politiques persuads que leur foi chrtienne est une question prive sans incidence sur les choix qu'ils ont faire. Comme si l'on pouvait faire le moindre choix sans avoir de principes ! Comme si le Christ n'illuminait pas toutes les ralits humaines

Ceci dit, peu nous importe si nos socits ont apostasi : nous n'allons pas le ressasser ni leur en vouloir, cela fait au moins un sicle, et il est clair que les gnrations actuelles ne sont pas responsables des fautes de leurs pres. Ce qui nous importe, c'est, comme le disait le bienheureux Jean XXIII, " d'injecter la puissance de l'Eglise dans ce qu'on peut appeler les veines d'un peuple ", de sorte que l'Eglise ne soit pas une institution quelconque, impose de l'extrieur (Encyclique Mater et Magistra ; CE dcret Ad gentes n. 3), mais l'me de la socit, qui vivifie tout ce qu'elle y trouve de bon.

Ce qui nous importe, c'est de faire " venir la lumire tous ceux qui pratiquent la vrit " (cf Jn 3, 21), et ils sont si nombreux autour de nous : tant de personnes qui ne connaissent pas le Christ, qui sont ignorantes de son message social, des consquences pratiques de l'Evangile, et qui sont pourtant de bonne volont, qui aspirent de tout leur cur un salut qui touche jusqu'aux institutions.
Comment les rejoindre ? en tmoignant la fois des implications pratiques du christianisme, de sa capacit de crer et de rgnrer la culture - il est savoureux, il est dlectable, il est gnreux, il procure la vraie joie, il est inventif - et dans le mme temps, en tmoignant de la vie ternelle, de la transcendance de Dieu.

Je suis donc heureux de pouvoir accompagner un groupe qui a un sens dlicat de l'amour pour les nobles traditions de l'Eglise, et qui a une spciale estime du sens du sacr. Le rite antique de la Messe sert prcisment beaucoup de personnes pour maintenir vif ce sens du mystre : Dieu est l'ineffable, l'incomprhensible, l'insaisissable (cf l'anaphore de la liturgie de Saint Jean Chrysostome) ; il est infiniment proche parce qu'il a voulu nous rejoindre, et infiniment lointain parce que nous ne pourrons jamais comprendre son immensit.

Le rite sacr, avec le sens du mystre, nous aide pntrer avec nos sens dans l'enceinte du mystre de Dieu.

La noblesse d'un rite qui a accompagn l'Eglise pendant tant d'annes vaut bien la peine de ce qu'un groupe choisi de fidles maintienne l'apprciation de ce rite, et l'Eglise par la voix du Souverain Pontife l'a compris ainsi quand elle demande qu'il y ait des portes ouvertes pour la clbration : " A tous ces fidles catholiques qui se sentent attachs certaines formes liturgiques et disciplinaires antrieures de la tradition latine, je dsire aussi manifester ma volont laquelle je demande que s'associent les vques et tous ceux qui ont un ministre pastoral dans l'Eglise - de leur faciliter la communion ecclsiale grce des mesures ncessaires pour garantir le respect de leurs aspirations... On devra partout respecter les dispositions intrieures de tous ceux qui se sentent lis la tradition liturgique latine, et cela par une application large et gnreuse des directives donnes par le Sige apostolique ".

Je remercie ici particulirement Monseigneur Bernard-Nicolas Aubertin, vque de Chartres qui a volontiers facilit cette clbration ; et je remercie mes frres dans l'piscopat ici prsents, tmoins de l'universalit de l'Eglise.

Nous clbrons ensemble un beau rite, rite qui fut celui de nombreux saints, une belle messe qui a rempli les votes de nombreuses cathdrales et qui fit rsonner ses accents mystriques dans les petites chapelles du monde entier. Ne contraposons jamais, parce qu'on ne peut contraposer les accidents quand il n'y a qu'une seule substance. Et la substance c'est le sacrifice non sanglant du Christ qui rpte tous les jours l'autel le sacrifice sanglant de la Croix.

D'autre part, la liturgie n'est pas l'unique activit de l'Eglise. Faire goter le ciel sur la terre, l est la vraie croisade, mais cela passe par d'autres travaux d'approche. L'enjeu est avant tout culturel : la crise que nous avons vcu en Occident plonge ses racines dans un manque de prparation intellectuelle. Je dirais plus : dans un manque d'ambition, au sens humble du mot.

Il n'est pas possible de vouloir gagner ce monde au Christ en se contentant d'un cocon dans lequel nos familles nous paraissent mieux protges : petits projets, petites tudes, guerres mesquines. Je m'adresse donc plus particulirement aux jeunes parmi vous : le Christ a droit au meilleur de vous-mmes, professionnellement parlant.

Notre monde manque de capitaines, c'est une des meilleures intuitions d'Andr Charlier, peut-tre une de celles qui prsident votre plerinage.

Or on devient un leader non pas en jouant des coudes pour le pouvoir, mais en collaborant avec les autres, en les servant par notre comptence.

Faire venir la lumire : tant d'autres qui ont une vision dforme du message social de l'Eglise et de la magnifique libert du Christ, persuads qu'ils sont que tout est encore faire, que la socit est inventer, que l'homme nouveau est lui-mme inventer, comme si le Christ, vrai Dieu et vrai homme, ne nous rvlait pas la vraie nature de l'homme et la vraie socialit !

Quelles leons tirer de cette situation ? Pourquoi faisons-nous si souvent fausse route aprs un bon dpart ? Saint Thomas nous enseigne que la connaissance de la loi de Dieu - la conscience d'une belle entreprise raliser, et mme la " bonne formation ", dirions-nous - est ncessaire, mais qu'elle n'est pas suffisante. Il est indispensable qu'il existe une sorte de " connaturalit " entre l'homme et le bien vritable (Somme Thologique, II, II, 45, 2). Or cette connaturalit s'enracine et se forme d'abord dans les vertus thologales de foi, d'esprance et de charit (Veritatis splendor, n. 21).

3. C'est pourquoi, et c'est mon second point, s'il faut dsirer travailler pour le Christ-Roi, il faut le faire en tant que son ami, et non pas comme un mercenaire. Il est vrai que Dieu le Pre a un tel amour pour l'Eglise, rachete par le sang de son Fils, que quiconque accepte de travailler pour elle aura sa rcompense, et mme en cette vie, s'il ddaigne la vie ternelle, comme le promettait le Pre ternel Ste Catherine de Sienne (Dialogues). Mais nous serions totalement schizophrnes si nous prtendions travailler pour le Christ sans nourrir notre connaturalit avec lui, notre vie thologale.

Notre entreprise serait voue l'chec, parce que, en refusant une trop grande intimit avec lui, nous refuserions que sa lumire envahisse tous les aspects de notre vie, et notre conscience deviendrait trs vite fausse. Et par consquent, notre service la socit serait trs vite une illusion, notre service l'Eglise encore plus : c'est elle qui nous sauve, et non pas l'inverse.

Il est donc important de ne pas s'arrter dans le vestibule du sacr, mais de rejoindre la saintet de Dieu, avec une me dpouille. L'important est de savoir qu'il est l'absolu auquel nous consacrons toute notre vie, qu'en lui nous avons le repos pour nos curs inquiets.

Qu'il est un chemin sr, un chemin qui s'ouvre avec la merveille de la nouveaut pour les jeunes gnrations, les enfants et les hommes qui commencent marcher dans le Christ pour voir le beau panorama de Dieu ; pour les adultes, cheminer sur la route du Christ signifie avoir la maturit que le Christ nous demande afin que le Pre soit notre modle de perfection ; pour les plus gs, c'est l'allgresse de l'esprance quand la fin du chemin on voit la cime lumineuse de l'amour de Dieu.

L'important c'est de savoir que chacun de nous est aim de Dieu (Jn 3, 16). Parce que nous avons t crs par un acte volontaire de Dieu, notre histoire est sortie de sa main, et elle se poursuit dans la main de Dieu. Nous pouvons ruiner le plan de Dieu avec notre volont libre, mais toujours il y aura cette main tendue pour nous ramener dans ce chemin vers la maison du Pre.

Jsus est la vrit.
Cheminer avec lui c'est obtenir la satit pour notre intelligence inquite ; c'est renforcer notre raison en la mettant au-dessus des contingences et des faiblesses propres la crature. C'est jaillir de nos ombres et de nos confusions, jusqu' la lumire divine. La lumire de la vrit de Dieu, au milieu de nos confusions, nous en avons besoin :
combien de garons se trouvent pris au dpourvu face un carrefour de leur vie, et ne savent pas quel est le vrai chemin. Nous avons devant nous tout un ventail d'options et nous ne savons pas quelle est la meilleure ; ce moment l, comme il est important de s'en tenir la lumire du Christ, du Christ vrit, pour comprendre ce qui correspond notre intelligence inquite et notre cur sans repos.

Le Christ est vie.
Marcher avec lui, c'est renforcer l'enfance qui se trouve aussi proche des sources de la vie et qui a devant elle tout un chemin parcourir; c'est donner la vitalit juvnile, l'adolescence et la premire jeunesse la force de Dieu qui est vie, et vie sans failles ; l'homme adulte doit rencontrer en celui qui est la vie des motifs d'analyse, de satisfaction, de devoir accompli, ou d'insatisfaction pour les pages incompltes ; celui qui est g aura dans ce chemin avec le Christ-vie l'expression la plus haute de l'esprance : quand tout se dfait il reste la Vie.

Puisse donc ce plerinage signifier une valorisation de la liturgie, au sens le plus profond : une action dont le Christ, le grand-prtre des biens venir, est le centre et le principal acteur dans les cieux (cf. Catchisme de l'Eglise catholique 662) ; et une action de son Eglise, le peuple saint qui se rassemble pour participer l'uvre de Dieu (Jn 17, 4), dire Dieu qu'il est Dieu, l'adorer tant dans l'intimit de l'tre que dans la communaut de la famille, et dans celle de la famille humaine (cf. ibid 1069). Nous voulons travailler dans la famille humaine, faire de notre vie une liturgie prolonge : soyons d'abord unis au Christ chemin, vrit et vie.

Nous savons que l'Eglise est la rponse une convocation : ne l'oublions jamais, si nous sommes ici c'est parce que nous avons entendu cette convocation et que nous avons dit " oui " l'appel du Christ. Nous sommes convoqus par Lui pour tre guids par sa parole et par le projet qu'il a laiss dans l'histoire pour raliser sa volont. Tel est le sens de notre prsence Chartres. Puisse-t-il donc dans cette Eucharistie rcompenser notre marche pied, gurir toutes nos blessures, agrer nos propres projets son service, pour introduire notre action dans sa propre action, faire de nous des membres vivants de son Eglise, et finalement nous communiquer sa propre vie et sa sainte amiti ; et que Notre-Dame de Chartres nous y garde !

Ainsi soit-il !


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